LOTO NERO

La série photographique de cette présentation s’intitule Loto Nero(trad. : « Lotus noir ») et se compose de trente (30) clichés paysagistes de grand format en noir et blanc. Cette série est née d’un voyage solitaire de l’auteur, en septembre 2018, dans les montagnes de Huangshan (« Monts Jaunes ») situées dans les provinces de l’Est de la Chine.

Loto Neros’inscrit à la suite d’une précédente série photographique de l’auteur (Géographie Sentimentale, 2013) dont elle approfondit les perspectives. Ensemble ces deux séries appartiennent à un projet artistique et personnel d’une plus grande ampleur (Errances), qui prend la forme d’une recherche existentielle et introspective face à l’énigme de la mort et au sentiment de mélancolie qu’elle suscite. Ces deux thèmes irriguent l’ensemble de cette production et constituent, en raison de leur universalité, le point d’union entre l’auteur et le spectateur. Le chemin est long cependant jusqu’à leur rencontre : le spectateur est invité au gré des images à explorer l’imaginaire de l’auteur et, finalement, au bout du chemin, à s’interroger lui-même sur sa propre perception du réel et du temps.

D’emblée, on relève que les clichés de Loto Nerone sont pas lisses. En effet, à la prise de vue s’ajoutent de multiples effets plastiques qui les rapprochent tantôt de la gravure, tantôt de la peinture. La multiplication de ces effets de perception accentue la dimension onirique de l’œuvre et suscite chez le spectateur une impression de « surréel photographique », très éloignée du cliché documentaire. Cette manière n’est pas propre à Loto Nero, mais caractérise l’ensemble de l’œuvre de l’auteur. Elle tend à révéler au spectateur une authentique pulsion créatrice au-delà de l’énigme « thanatique » qui lui est proposé en toile de fond, en somme, comme une invitation à s’interroger aussi sur le potentiel du medium photographique.

  1. Des Errancesau Lotus noir

Le terme d’errance est polysémique. Il renvoie tout d’abord à l’action de marcher, de voyager sans cesse. Mais l’errance exprime également le sentiment d’hésitation, de tergiversation. Enfin, dans un sens plus poétique, ce terme évoque le voyage introspectif marqué par un substrat mélancolique. De cette polysémie de l’errance naît donc la nécessité d’employer le terme au pluriel : Errances.

L’ »errance mélancolique » de l’auteur a débuté au cours des nombreux voyages entre la France et l’Italie, deux pays qui, en raison de son parcours personnel, ont constitué une source d’inspiration fondamentale, en particulier de la Géographie Sentimentale.

Cette errance s’est notamment poursuivie en Chine, au sein des Monts Jaune. Le lieu s’avère d’une beauté stupéfiante : les conifères tourmentés croissent et s’insinuent sur les blocs de granite ; le soleil y perce peu. Le lieu est également chargé d’une symbolique particulière puisque, 2600 ans avant J.C., Huangdi, l’Empereur Jaune, y serait venu chercher un élixir d’immortalité. Le pic du Lotus, qui a directement inspiré le titre de Loto Nero, constitue le point culminant du massif, à près de deux mille mètres d’altitude. Depuis l’ancienne Egypte, le lotus est associé à la renaissance, laissant tomber ses pétales la nuit pour, au matin, s’entrouvrir à la lumière naissante avec une « nouvelle couronne ». A l’évidence, cette dualité propre à la fleur de lotus caractérise Loto Nero. Mais le noir dispose aussi d’une signification propre : sa densité suggère la présence de la mélancolie. Le noir charbonneux (réceptacle d’énergies, matière absorbante) illustre cet état transitoire d’angoisse qui va et qui vient, dont les nuances rongent progressivement le décor ; elles s’insinuent dans l’image et fissurent l’unité même de la nature : les arbres et les rochers sont asphyxiés par ce lichen. Il arrive toutefois que le pouvoir dévorateur du noir se transforme en une force créatrice : c’est dans la pénombre que se matérialisent les détails et se crée la dynamique des formes propres de Loto Nero.

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